Bon je sais, là tout de suite, à froid, l’expression fait un peu peur.

Tout un imaginaire peuplé de substances psychoactives et autres hallucinations assaillent certains d’entre- vous.

Pourtant si, effectivement, les médicaments ou les drogues provoquent artificiellement des états modifiés de conscience (EMC), elles n’en ont pas l’apanage.

Beaucoup ne nécessitent aucun recours à l’ingestion d’une quelconque substance. La méditation en est un parfait exemple.

Et nous traversons chaque jour des EMC naturels et même spontanés.

A travers toutes les cultures, bon nombre de techniques de soins s’appuient sur un ou des états modifiés de conscience du soignant ou du soigné et les recherches en neurosciences sur le sujet se multiplient.

Le potentiel thérapeutique de ces états est indéniable, en témoigne par exemple au quotidien les hypnothérapeutes.
Pour certaines cultures, ils sont même la base de la médecine.

Au delà, ces expériences suggèrent une réalité plus « vaste ». La question qui émerge est: que ces états, et plus encore leur variété, nous apprennent-ils sur nous humains?

Qu’est ce qu’un état modifié de conscience?

U n état modifié de conscience désigne un état mental différent de l’état de conscience ordinaire, un changement dans l’expérience subjective ou dans le fonctionnement psychologique par rapport à certaines normes générales de la conscience à l’état de veille.

Concrètement, nos 5 sens perçoivent mais c’est notre « mental » qui filtre, trie et interprète ces perceptions , nous permet de construire une représentation du monde, de la réalité.
« notre état de conscience ordinaire est un outil, une structure » explique Charles T. Tart, professeur américain de psychologie, internationalement reconnu pour ses recherches sur la nature de la conscience.

Rentrer en EMC (ou transe) est tout simplement modifier la structure de perception.

En EMC, les filtres habituels de notre conscience s’évanouissent pour partie, on perçoit des images, des sons, des sensations, des informations donc autres que celles traitées dans notre état de conscience ordinaire.

Les EMC du quotidien

Parmi les EMC les plus courants dans notre quotidien, certains sont facilement identifiés comme tels dans notre culture: le rêve et sa petite sœur la rêverie (« Excuse- moi, j’étais ailleurs, tu disais? »), la fièvre, la méditation, l’immersion dans un bouquin, un jeu ou un film passionnant.

Ces brefs EMC nous permettent de nous évader, de nous affranchir un moment de nos pensées automatiques.

Mais il est d’autres EMC, plus spontanés et si familiers qu’ils se fondent dans le paysage et sont moins bien identifiés en tant que tels et pourtant ils sont redoutablement puissants: ce sont les émotions.

Un coup de foudre, une colère, la tristesse, sont autant d’états qui influent clairement et très concrètement sur notre façon « de voir les choses », c’est à dire de percevoir le monde et d’interagir avec lui.

Chacun d’entre nous vit inconsciemment un certain nombre d’états de conscience chaque jour , nous passons constamment d’un état à un autre : notre conscience est en mouvement perpétuel.
Il est donc certainement plus juste de parler d’état décalé » de conscience.

En réalité, nous sommes tous des amoureux éperdus des EMC.

Dès l’enfance, nous tournoyions sur nous mêmes, parfois les yeux fermés, jusqu’à l’étourdissement tels des derviches tourneurs, ou faisions renaître chaque soir des monstres effrayants invisibles mais nous créant une peur et des nœuds au ventre bien réels eux, certains jouant avec des amis invisibles.

« Lorsqu’ils jouent, les enfants se mettent naturellement et très facilement en état modifié de conscience », confirme d’ailleurs Paul-Louis Rabeyron, pédopsychiatre des hôpitaux, membre du comité directeur de l’IMP.

Plus tard « en planant » sur de la musique, en rêvant devant un feu, en prenant ce petit verre d’alcool « pour se changer les idées », en pratiquant le sport jusqu’à atteindre l’exaltation bien connue des sportifs de haut niveau, les antidépresseurs, en méditant…
la liste est looongue.

Si certains EMC sont spontanés et si depuis l’aube des temps l’humain cherche à provoquer ces état (jusqu’à la pathologie parfois ), c’est certainement qu’outre leur vertu récréative ils peuvent avoir une utilité?

Oui! et ils sont même bigrement efficaces sur un plan thérapeutique.

Les EMC à visée thérapeutique

D‘ailleurs vous pratiquez déjà tous des mini EMC thérapeutiques à l’occasion. Si, si!

Un exemple: tous les parents ont vu un jour leur enfant fondre sur eux, en larmes et hurlant, après s’être copieusement écorché les genoux sur un lit de gravier.
Tous aussi auront, une fois (au moins) expérimenté avec succès la méthode du « tiens un gâteau » autrement nommée « Oh, regarde, un bébé chien ».
Tous auront, dans la foulée, vu le visage embué du gnome irradier à nouveau de joie.

Quel mécanisme est à l’œuvre dans un tel cas de figure? Les genoux ont ils instantanément cicatrisés? Non, bien sûr.

L’attention de l’enfant, sa conscience, a juste changé de point de focalisation.

Toute sa concentration a « zappé » du faisceau de conscience « douleur au genou » pour obnubiler sur un nouveau stimulus, ici la joie d’un gâteau ou de voir un chiot.
Le parent a « ré-orienté » l’état de conscience de l’enfant. (vil et fourbe parent hypnotiseur sans le savoir).

Ce sont sur ces ces EMC que s’appuient les thérapeutes de différentes cultures.

Le reiki, l’hypnose, le yoga, la sophrologie, les voyages chamaniques, la méditation etc… entrent dans cette catégorie.

Comment ça marche?

Ces dernières années, plusieurs recherches ont été, et sont encore, menées en France, au Canada, et aux États Unis entre autres. Sur des méditants de différentes confessions et des laïques, des chamanes, et autres thérapeutes énergétiques.

Ce qu’objectivent les électro-encéphalogrammes, magnéto encéphalogrammes et IRM dans les études menées est un ralentissement des ondes cérébrales.

Le cerveau se met en mode alpha ( fréquences comprises entre 8,5 et 12 Hz. Elles caractérisent un état de conscience apaisé, et sont principalement émises lorsque le sujet a les yeux fermés) ou thêta ( fréquences entre 4,5 et 8 Hz. Elles caractérisent également certains états de somnolence, d’hypnose, ainsi que lors de la mémorisation d’information).

Antoine Lutz, chercheur à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a travaillé sur plusieurs de ces recherches, il nous informe que « la pratique de la compassion chez des méditants très avancés augmente la synchronisation des ondes cérébrales entre des parties très éloignées du cerveau. Or, la synchronisation est l’un des phénomènes essentiels de la conscience. »

Lors de la pratique de technique dite « énergétique », méditation ou hypnose on constate une modification de la température corporelle, de l’activité du système parasympathique etc…
Les perceptions évoluent, prennent une autre « texture ». La respiration se modifie, le rythme et la nature des pensées évoluent.

Une autre similitude notable des transes, quelques soient les techniques est la perception du temps et de l’espace qui s’altère, et même se dissout parfois.
Plus la transe est « profonde », plus nous percevons que passé et futur peuvent co-exister dans l’instant présent.

Plusieurs d’entre elles, je pense au reiki (surtout à partir d’Okuden), au chamanisme, à l’hypnose exploratoire  offrent parfois de dépasser, le temps de l’expérience, les limites de notre corps et d’être relié à quelque chose de plus vaste, à une sorte « d’ensemble universel ».

« Le système nerveux est ce qui nous permet de construire notre perception de la réalité.
Toutes ces techniques d’accès à un état modifié de conscience déconstruisent la réalité ordinaire car elles viennent perturber le système nerveux et modiier l’activité cérébrale qui se manifeste par un changement de fréquence mesurable.

Le cerveau va se mettre en mode alpha ou thêta, selon l’intensité de l’expérience. Ce qui va ouvrir une brèche permettant d’accéder à d’autres niveaux de réalité. » détaille Jean-Dominique Michel (anthropologue médical)

Mais, les neurosciences en sont encore à leurs balbutiements, et la subjectivité inhérente aux transes compliquent leur modélisation.

Toutefois les premières observations mettent en appétit.

Aller plus loin

Corine Sombrun (ex-documentariste BBC, auteure conférencière et chamane) participe, en tant que cobaye, à plusieurs études en neurosciences à l’INSERM et à l’étranger sur les transes chamaniques cette fois.

Les premiers résultats des expériences auxquelles elle participe démontrent notamment que la transe modifie de manière spectaculaire le fonctionnement des circuits cérébraux.

« Ce qui expliquerait pourquoi cet état me permet d’accéder à d’autres informations et, en quelque sorte, à une perception augmentée de la réalité » ajoute-t-elle.

Dans son intervention TEDx elle explique, avec l’humour qui la caractérise, comment elle a, par hasard, découvert l’état de transe spontanée et comment se sont déroulées ces premières prises de contact et expériences avec des scientifiques.

Perspectives

L‘EMC n’est pas un objectif à atteindre mais un outil.

Les praticiens, toutes techniques confondues, évoquent un état de disponibilité.
Parfois, il peut être très bref, je pense notamment aux barreurs de feu répertoriés dans les services d’urgence de plusieurs hopitaux français qui soulagent en 3 mn par téléphone.

Je crois que cet état est aussi un espace. Dans lequel nous plongeons.
Nous dirigeons, projetons, focalisons notre conscience dans cet espace. Plus nous pratiquons, plus le chemin nous est familier et simple d’accès.
Cet espace regorge d’informations. Que les thérapeutes, chamanes, praticiens apprennent, par l’expérience à percevoir.

Le Dr Olivier Chambon, psychiatre et psychothérapeute, le formule ainsi:
« En état de conscience ordinaire, c’est comme s’il y avait un brouillage intense qui empêche notre conscience de “voir”, de capter certaines informations.
Quand les ondes cérébrales ralentissent, le silence s’installe et permet plus de clarté. Pour être plus explicite, j’utiliserai l’allégorie suivante : quand on remue l’eau sans arrêt, on ne peut pas voir ce qu’il y a au fond d’une mare.
Si l’on arrête de la remuer, en revanche, les sédiments vont se déposer, l’eau va s’éclaircir, et l’on verra ce qu’il y a au fond.
Eh bien avec la conscience, c’est pareil ! »

Les résultats sont là et la médecine occidentale s’ouvre timidement à certaines de ces pratiques, des ponts se créent, des dialogues constructifs s’ouvrent.

L’efficacité de l’hypnose, par exemple, est désormais reconnue.
Elle est un outil efficace pour se défaire soulager les conséquences d’un trauma, se défaire d’habitudes nocives ou prévenir le stress, minorer des antalgiques, en psychothérapie, reprendre le contrôle de soi même en quelque sorte.
Son usage se répand.

Chaque semaine, sont publiés de nouveaux résultats des bénéfices tirés de la méditation: amélioration de certaines fonctions cérébrales, réduction de l’expression de gènes impliqués dans l’inflammation, modification de l’activité des télomérases, enzymes essentiels dans la protection contre le vieillissement cellulaire etc….

En suisse, les soins reiki sont pris en charge par des mutuelles et de nombreux cabinets de santé pluridisciplinaires ont vu jour.

Cette année encore, le diplôme universitaire « Médecine, Méditation et Neurosciences » est ouvert aux médecins, psychologues, neurologues, chercheurs et autres chefs de services qui y découvrent la pratique avec une dizaine d’enseignants et font l’état des lieux des connaissances scientifiques sur les liens entre le corps et l’esprit.
Plusieurs D.U d’hypnose ont vu le jour…

Enfin il n’est pas inutile de rappeler que nous devons au chamanisme, certainement pourtant au premier abord la plus « exotique » et donc mystérieuse de ces médecines des peuples premiers une grande partie de notre pharmacopée.